Mercredi 18 octobre

Un après un trajet depuis l’ermitage vers Saint Pierre quelque peu rallongé à cause d’un bouchon nous arrivons enfin à la remise des dossards. La file à arpenter fait peur et heureusement, Gigi nous fait gagner un bon 45 min en nous faisant passer devant tout le monde. « Si on vous demande, vous êtes des élites et vous parlez suisse allemand » nous indiquera-t-il. 

La chaleur est écrasante mais l’ambiance est plutôt détendue. On contrôle, recontrôle, re-re-contrôle nos convocations pour la course, nos cartes d’identité et nos sacs. Tout est en ordre, on ressort donc de la zone avec nos dossards, nos t-shirts officiels à porter au départ et à l’arrivée ainsi que de la magnifique casquette avec couvre-nuque intégré. On nous balance également tout un tas de cadeaux marketing. Petit tour à la boutique officielle pour acheter des t-shirts pour nos ravitailleurs préférés et retour à la maison pour enfin se mettre au frais dans la piscine.

Je profite également de l’après-midi pour préparer mon sac de course ainsi que les deux sacs de ravitaillements qui seront déposés au départ de la course et transférés par les organisateurs à Cilaos et Deux-Bras, les deux bases de vie.

Jeudi 19 octobre

C’est enfin le jour de la course. Chacun essaie de dormir le plus tard possible. On recharge au maximum nos réserves en eau, je m’applique à ne pas rester trop debout si possible. L’après-midi, je le passe au lit durant 3h mais impossible de réellement fermer les yeux. A 18h00 tout s’accélère, on s’équipe, on remplit les gourdes et tout le monde met enfin le cap pour Saint-Pierre. Un peu de circulation sur la route mais pas de gros soucis à signaler, du moins pour nous. Nous laissons la voiture sur le parking du Décathlon et nous prenons ensuite la navette pour rallier le départ dans le quartier de Ravine Blanche. Non loin du départ nous tombons sur Céline, Steve et Laure qui sont en panne avec leur voiture de location. Ils ont réussi à se garer dans le jardin d’un privé et attendent le dépanneur/loueur qui devrait leur apporter un nouveau véhicule en urgence. Toute l’équipe aura donc l’occasion de s’échauffer en poussant la voiture de Steve sur quelques dizaines de mètres à 1h du départ.

Nous nous dirigeons ensuite vers les sas de départ en bravant la foule. Derniers bisous, dernières étreintes, il y a beaucoup d’émotions pour nous et pour les suiveurs mais après quelques photos nous devons nous séparer. Steve, Marc et moi allons rejoindre nos sas de départ respectifs après avoir déposé nos sacs suiveurs. Steve est dans la vague une. Marc et moi sommes dans la vague deux. Chaque vague est regroupée dans un « enclos à vaches ». Le pipi de la peur attendra car il y a environ 8 toilettes chimiques pour 3000 coureurs en détresse urinaire. Impossible également de se soulager le long des grillages car la zone est quadrillée par des gardiennes qui veillent à ce que personne ne s’en approche. Une grosse blague.

La vague n°1 va se placer sur la ligne de départ peu avant 21h et ensuite c’est à notre tour d’y aller. Malheureusement, dans le déplacement je perds Marc de vue et du coup on prendra le départ séparément malgré le fait que je tente de grimper sur une barrière juste avant le départ pour tenter de le voir. L’ambiance monte, tout est électrique et moite autour de moi. Le départ est donc lancé pour nous à 21h15 et c’est une grosse vague d’émotions diverses qui me traversent. De la joie, du stress, de l’euphorie, de l’appréhension, cette fois c’est vraiment parti.  

La foule occupe les deux côtés de la route qui traverse Saint Pierre sur son front de mer. Les gens semblent entassés les uns sur les autres et tout le monde encourage les coureurs pour les charger au maximum et leur transmettre un maximum d’énergie. Après 100m je suis déjà détrempé de sueur. Je tape dans les mains des spectateurs et des enfants. Quelques larmes finissent enfin d’humidifier les parties de mon corps qui ne l’étaient pas encore. Après quelques minutes j’aperçois Sandra et les enfants. Je m’arrête rapidement et tente de faire quelques bisous. Impossible de comprendre ce qui se passe car tout le monde crie, hurle et encourage les coureurs. Personne n’a encore vu Marc mais il serait peut-être quand même devant moi. Après avoir remercié mon team pour ces précieuses indications, je reprends ma course effrénée. 

Les 5 premiers kilomètres défilent au son des groupes de musique qui sont venus se rassembler le long du bord de mer. La foule est toujours aussi intense et nous quittons alors le bord de mer pour commencer à monter sur des chemins blancs qui traversent des champs de canne à sucre. Toujours pas de Marc en vue, je tente de lui envoyer un message pour qu’on se retrouve au premier ravito. A l’heure qu’il est je ne sais toujours pas s’il a vu mon message.

Au premier point d’eau, je remplis mes deux gourdes déjà bien entamées. Je dégouline à grosses gouttes déjà depuis 45′ et je me dis que l’hydratation sera à surveiller si je veux survivre à cette tiaffe. Peu avant d’arriver au village du Domaine Vidot je finis par tomber sur Marc et nous poursuivons ensemble jusqu’au premier ravito qui se trouve dans une sorte de grande salle où la chaleur est étouffante. Les gens se ruent sur les assiettes des deux côtés de la salle et c’est un peu la foire d’empoigne pour se ravitailler. Nous prenons notre temps, un petit toast au jambon cru par-ci, une petite datte par là et encore une fois remplir à fond les gourdes. Ça repart ensuite sur un joli single qui commence assez vite à bien grimper. On sort du village et on arrive ensuite dans des champs de fraises avant de déboucher dans une portion un poil plus technique. Le ton est donné pour Marc et moi même si dans les faits ce passage était loin d’arriver à la cheville de ce qui allait nous arriver en termes de technicité. Quelques bouchons dans la jungle, ça monte, ça descend, les gens en profitent pour parler un peu, faire quelques photos et appeler leurs proches. 

La nuit commence à faire son petit effet, on a déjà dépassé les 1000m d’altitude et je décide de mettre mes manchettes pour résister un petit peu plus au froid qui s’installe. Marc est à quelques pas derrière moi et nous montons des jolis singles qui pourraient certainement bien se courir en temps normal et si on avait pas encore 155km de course devant nous. On débouche ensuite sur une portion goudronnée assez pentue pour rejoindre notre Dame de la Paix. J’ai décidé à ce moment-là de mettre mon kway par-dessus mes habits mouillés en espérant sécher un peu. J’ai pas vraiment froid mais il vaut mieux ne pas attendre d’avoir froid pour mettre des couches selon Steve, alors je m’exécute.

Notre Dame de la Paix, il est temps de profiter d’une petite soupe avec des nouilles et ça fait toujours du bien. Nous voilà requinqués. On quitte le ravitaillement assez rapidement mais on s’arrêtera quelques centaines de mètres plus loin pour se vider la vessie et enlever nos habits humides. Une couche chaude sera plus agréable pour finir la montée vers Nez de Boeuf qui culmine à près de 2000m. Une jolie grimpette dans un pâturage (en gros la seule de la course) et une jolie portion roulante se suivent avant d’entamer la dernière côte vers ce nouveau ravito. Sur la fin de la montée, le sol est très sablonneux et les yeux piquent. Je tape la discussion avec Julien qui me semble bien en forme et que je recroiserai plus tard vers Roche Plate. On parle familles, boulot, course à pied. On essaie d’estimer le temps et la distance jusqu’au ravito. On cherche à comprendre par où la course passe car on voit des frontales en contrebas. 

Arrivés au ravito il y a quelques chaises, Marc et moi leur feront donc honneur pour manger tranquillement notre petite soupe. La nuit est toujours bien noire mais apparemment l’endroit devrait offrir une vue magnifique sur le volcan. Voilà donc un endroit qu’il faudra revoir de jour selon moi. Nous repartons pour une descente assez chaotique sur des chemins assez cassants mais où nous pouvons encore un peu courir. Il faut cependant rester sur ses gardes car le chemin est souvent bordé par des barbelés, 5 lignes de chaque côté et chaque erreur peut faire mal. On le constate effectivement lorsqu’un autre coureur les frôle d’un peu trop près et s’ouvre bien la main à côté de nous. Les premiers rayons de soleil se montrent et on découvre alors une végétation faite de petits arbustes de 1m de haut à perte de vue dans un paysage vallonné. Cette première vraie descente nous mène à Mare à Boue où nous attend le fameux poulet grillé. Là aussi quelques chaises bienvenues vont nous permettre de manger tranquillement. Il commence déjà à faire chaud et nous prenons aussi le temps de changer de tenue, de ranger la frontale et de faire un petit arrêt WC.

Lorsqu’on quitte cet endroit on démarre par un très joli sentier où il faudrait idéalement courir mais pour être honnête notre stratégie de course était ici de nous économiser pour garder des forces avant d’affronter Mafate. Et donc nous préférons adopter un rythme assez lent sur cette portion. Je le répète, tout cela est bien évidemment volontaire 🙂 Nous croisons alors le premier photographe de la course et une branche profite du fait que je suis en train de faire mon plus beau sourire pour me défoncer le genou droit. Je boitilles sur 100m mais finalement la douleur s’en va, quel soulagement. Le sentier continue de monter et on se retrouve alors dans une jungle assez étouffante.

Le chemin devient alors trèèèèès technique. Impossible d’avancer, il y a quelques échelles, des passages où il faut sauter de pierre en pierre, se tenir aux branches. On se retrouve dans un petit groupe et on avance à la queue leu leu. La chaleur est au rendez-vous et cette portion est assez humide. Dans un passage assez compliqué, je manque mon appuis sur une grosse pierre glissante et je manque de perdre l’équilibre. Heureusement un autre coureur me retient par le sac à dos en m’évitant de partir aux fraises dans le ravin. Ça calme !

On arrive ensuite à la portion qui finira de nous achever. Le coteau Kerveguen et la montée sous le piton des neiges sont une immense boucherie pour nos cuisses et notre mental. Il fait chaud, on avance plus du tout. Chaque pas doit se faire en utilisant les bras pour se hisser tellement les pierres sont hautes. Même si les paysages sont magnifiques on commence à prendre la mesure de cette course qui nous veut manifestement du mal. Nous avions prévu d’arriver “frais” à Cilaos, le coteau Kerveguen en aura décidé autrement. Nous atteignons enfin le point le plus haut de la course et la vue sur Cilaos est magnifique. A nos pieds on devine les premiers virages de la descente du bloc, mais on comprend clairement que cette descente abrupte ne sera pas aisée. Cette descente est une horreur, une vraie descente aux enfers. En plus d’être terriblement technique elle est également horriblement longue et exposée au soleil. Des marches, des pierres, rien de plat, c’est cassant, ça fait mal aux pieds, ça use et ça ne se termine jamais. On a l’impression qu’on avance pas et ce n’est pas qu’une impression. On arrive finalement en bas de cette horreur de descente et on fête cela avec un sirop de menthe et du salami. 

Quelques coups de cul et un final sur le goudron à vive allure nous amèneront ensuite au stade de Cilaos où nous attendent femmes et enfants, la délivrance. Je le répète, nous avions prévu d’arriver « frais » à Cilaos…mais la seule chose qui est fraîche là-bas c’est la douche du stade qui nous gèle de partout. Nous profitons de cette pause bien méritée pour manger un petit peu, nous doucher, nous changer complètement avant de passer chez les podologues. Quelques petites cloques et des douleurs sous la voûte des pieds pour moi mais rien de bien grave, le changement de chaussures sera tout de même le bienvenu. J’ai pris le départ en Altra Mont-Blanc. Toujours aussi confortables mais un poil trop minimalistes pour un terrain aussi technique et cassant. Je repartirai donc de Cilaos chaussé de mes topo et dès les premiers pas je suis soulagé d’avoir fait ce choix car les semelles sont plus épaisses et vont me soulager un peu au niveau des chocs sous les pieds.

Sandra et les enfants ont fait le trajet jusqu’à Cilaos. A ce qu’il parait la route aux 400 virages était magnifique mais elle porte bien son nom. A ce stade, nous avons quelques heures de retard sur notre plan mais on décide de ne pas trop se stresser et de tenter une petite sieste au bord du chemin sous la vigilance de nos femmes ravitailleuses. Sandra tente tant bien que mal de me maintenir les jambes surélevées pendant les 20min de notre sieste mais je ne parviens pas à m’endormir à la différence de Marc qui lâche complètement quelques minutes.

A notre réveil on a refait le plein et nous sommes prêts à attaquer le col du Taïbit, un des plus gros morceaux de la course. On quitte alors nos familles le cœur gros. On sait qu’on se dirige vers notre seconde nuit et que ça s’annonce difficile mais comme on a pas de fracture ouverte on a pas encore le droit d’abandonner. On repart et on trottine un peu sur la première partie en descente pour ensuite se caler sur le rythme du groupe qui nous accompagne. Le but étant ici de ne pas se cramer mais d’arriver au sommet on ira lentement mais sûrement. Dans la montée on dépasse quelques “zombies” bien pâles au bord du chemin. La course commence à faire ses premières victimes et nous dépassons par exemple un pauvre coureur qui vomit tripes et boyaux contre un arbre. 

A mi-chemin sur le sentier Marla on arrive vers le campement de « jungle Réunion ». Une petite oasis de tranquillité, de musique et de bonne humeur où on nous sert une succulente tisane au géranium. Elle aurait des pouvoirs magiques alors j’en bois une seconde mais je dois avouer que je croise surtout les doigts pour que son réel pouvoir ne soit pas de me faire voler jusqu’aux toilettes les plus proches avec une immense diarrhée. Nous atteindrons finalement le col du Taïbit de nuit. Je suis un peu déçu d’autant plus que la montée s’est faite au milieu des nuages et que nous n’avons pas pu profiter de la vue. Voilà le second endroit où il faudra revenir de jour. Nous faisons toute la descente avec un groupe peut-être un poil lent pour nous mais je pense que nous avons préféré ne pas prendre trop de risque à ce moment-là car le chemin est assez exigeant et long jusqu’à Marla.

L’ambiance à Marla est incroyable. De la musique douce, les gens sont calmes et à peine arrivé on se rend compte que cela va être difficile de repartir. Marc, qui a de la peine à s’alimenter depuis un moment, me signale qu’il aura besoin de temps avant de repartir. Pas de soucis, on peut alors en profiter pour aller découvrir les messages vidéos que les proches nous ont laissé sur grand écran. C’est un moment très émouvant pour nous, les autres coureurs et les bénévoles qui prennent soin de nous et nous encouragent. Rien qu’à l’idée de savoir qu’une vidéo m’attends je craque déjà un peu. Heureusement c’est Yvan et Cyril que je vois sur l’écran en premier et mes larmes sont alors des larmes de rire. Sandra et les enfants, puis la famille Pantet, je suis remonté à bloc et prêt à foncer dans cette deuxième nuit.

Marc n’étant toujours pas au top nous décidons de tenter une sieste dans la tente des samaritains car deux places viennent de se libérer pour les 20 prochaines minutes. Encore une fois je n’arrive pas à trouver le sommeil et j’ai même des douleurs aux deux malléoles lorsque je suis couché sans mes chaussures et que mes talons appuient sur la toile des civières. Après cette petite sieste nous sommes frigorifiés et nous tremblons. Nous repartons donc aussi vite que possible mais aussi lentement que nécessaire à l’assaut du col des Bœufs. J’essaie de donner le rythme mais Marc est un peu à la traîne et encore une fois, il n’arrive pas à pas bien alimenté. On avance dans la nuit, le décor autour de nous semble incroyable mais la nuit est complètement noire dans Mafate. On traverse les premières rivières, on alterne des petites montées et des descentes pour finalement faire une jolie partie entrecoupée de passerelles de bois. Je discute avec une locale pendant un bon moment en gardant toujours Marc dans le rétroviseur. Il ne dit plus grand-chose depuis un moment, la nuit va être longue je pense.

On atteint finalement le col des Boeufs, le lieu de départ des hélicoptères qui alimentent Mafate et les deux derniers kilomètres de descente sur un chemin 4×4 qui fait mal au pied nous amènent au ravitaillement de la plaine des Merles. Il fait froid, c’est l’endroit le plus froid de la course d’après ce que nous avons entendu. La tente des samaritains est chauffée et nous décidons alors de refaire une sieste car Marc baille abondamment. Encore une fois je ne trouve pas vraiment le sommeil. En même temps j’engloutis passablement de coca et je prends des gels énergétiques au café lorsque je sens que j’ai un coup de mou.  En plus j’ai toujours cette douleur aux malléoles quand je suis couché…un comble pour un gars qui vient de se faire 100km. en courant/marchant. De mémoire je n’ai pas tellement eu d’attaques de fatigue sur cette première partie de course mais je sens qu’il va me falloir un vrai moment « off » si je veux tenir le coup et ne pas sombrer en mode « Walking dead ». On ressort de la tente et encore une fois on grelotte tous les deux malgré nos tenues complètes (pull chaud, veste, bonnet, gants). Marc n’arrive plus à tenir son gobelet de thé en me parlant et il en verse la moitié sur ses pieds. Le temps que je me retourne pour aller me chercher un énième petit canapé jambon cru fromage Marc se met à tousser puis il s’écarte du ravito pour aller vomir. Il est immédiatement pris en charge par une infirmière qui lui propose de retourner se coucher. Il est probablement déshydraté et ne peut pas repartir dans cet état. A cet endroit de la course il n’est pas possible de se faire raccompagner et un abandon signifie de devoir sortir de Mafate à pied par ses propres moyens. Nous n’avons tout de même pas le choix que de suivre les indications des médecins et c’est le cœur gros que je laisse Marc en difficulté au milieu du cirque de Mafate en pleine nuit.

Me voilà seul au milieu de Mafate. Au 3ème virage après le départ du ravito je perds l’équilibre et chute dans les arbres en contrebas. Pas de gros bobos mais une petite bosse à la tempe. Cette petite montée d’adrénaline me fera ensuite accélérer et parcourir le début du sentier scout à un bon rythme. Le chemin est plutôt sympa et roulant, j’ai donc un peu lâché les chevaux pendant environ 45 minutes mais je l’ai certainement payé quelques km plus loin. La fin du sentier scout est à nouveau plus technique et offre quelques remontées qui cassent bien les jambes. Je découvre quelques portions magnifiques de chemins entre les îlets. A cet endroit, il fait de nouveau bon et chaud. Je découvre alors de nombreux coureurs couchés dans des nids de feuilles mortes à même le sol. La fin de la descente est difficile pour moi, j’ai un gros coup de mou et mon ventre qui était jusqu’à présent au top m’inquiète un peu. A 300m du ravitaillement de “Grand Place” je ne tiens tellement plus que je dois trouver un bosquet pour libérer la taupe. 

En arrivant au ravitaillement je suis un peu désorienté et désorganisé. Je ne sais pas exactement ce dont j’ai besoin. Faut-il que je mange ou pas ? Que je dorme encore un peu éventuellement ? Je mange quelques pâtes au thon et de la purée de patates avant d’aller encore une fois faire une petite sieste. Cette fois je pense que je me suis un peu endormi mais au réveil je ne suis toujours pas vraiment au top. J’ai Sandra au téléphone qui me guide et me réconforte mais je ne suis plus vraiment lucide. Je repars tant bien que mal en me disant que le creux de la vague sera bientôt passé. Il fait toujours nuit et on doit encore grimper un peu avant de descendre passer le lit de la rivière  en compagnie des premiers rayons de soleil. Cela marque le début de la montée à Roche Plate.

Je baille beaucoup et j’ai un peu la tête qui tourne. Je décide donc de sortir l’artillerie lourde et les gels au café de chez Morten. Mais malheureusement ce gel est tellement ignoble que ça me coupe un peu la motivation. Je me traîne difficilement dans cette montée pourtant très belle et je m’assieds régulièrement sur les grosses pierres qui bordent le chemin. Je relance finalement la machine avec un second gel au miel et curcuma délicieux de chez Meltonic. Ouf, j’ai passé la vague et je me hisse à présent jusqu’à Roche Plate sous un nouveau soleil de plomb. Il y a une bonne ambiance au ravito et je suis content d’arriver pour pouvoir me mettre un peu à l’ombre et faire le plein. Je suis encore un peu désorganisé et je pense que je perds beaucoup de temps à errer dans le ravito. Après avoir mangé je décide de me poser dans l’herbe à l’ombre et pour la première fois je dors 12 minutes. Je me réveille 13 minutes avant que mon téléphone ne sonne mais je me sens plutôt bien requinqué. Je repars donc à l’attaque : prochain arrêt « deux-bras ».

Le début de la descente jusqu’à la Brèche se fait à un bon rythme mais la ravine Grand Mère et le sentier des galets sont tellement chaotiques que je dois à nouveau me résigner à faire le dos rond et y aller au rythme d’une tortue qui brûle en plein désert. On passe à un moment dans un village et je m’arrête comme plein d’autres coureurs au bar du village. Après avoir longtemps hésité à prendre une bière je me résigne et repars avec un schweppes agrume et une Cilaos, l’eau gazeuse locale. A partir de là je vais user et abuser de la Cilaos à chaque arrêt. La descente de Roche Plate à Deux-Bras se fait en 3 temps et est horriblement usante. On traverse par contre une magnifique rivière, la rivière des galets et le bain de pieds me fait le plus grand bien. Il fait très chaud durant toute cette partie mais heureusement on croise de nombreux cours d’eau et on peut régulièrement se rafraîchir. La traversée de la passerelle d’Oussy nous indique qu’on arrive bientôt au ravito mais la chaleur étouffante au fond de cette vallée m’a vraiment fait du mal.

J’arrive à Deux-Bras lessivé et rincé. J’ai faim et je me réjouis de déguster un plat chaud. Je me dirige de suite pour aller chercher mon sac et mettre mon téléphone à charger. Je vais ensuite chercher à manger. Riz, lentilles, saucisse et rougail piment, une bonne chose de faite. Je repasse ensuite chez les podologues pour refaire les pansements qui sont partis lors du bain de pieds et ils s’occupent également de quelques nouvelles cloques. Finalement je change de t-shirt et de chaussures pour repartir en Altra Mont-Blanc. Thelma et Adèle avaient eu le droit de dessiner sur mes chaussures. Thelma m’en aurait certainement voulu si je n’avais pas terminé la course avec son œuvre sur mes pieds. Je retourne enfin faire une petite sieste, promis ça sera la dernière, histoire de pouvoir être en forme pour la fin de course.

Je débute la montée vers Dos d’âne derrière Baptiste, un médecin de la réunion qui fait sa première Diag également. Il a des bandes aux 2 jambes et repart avec des inflammations aux  jambes. On discute de plein de choses durant toute la montée. Il me raconte son road trip en van l’été passé en Suisse. On parle de son île, des animaux locaux et de la végétation. On arrive ensemble à dos d’âne et il est tout fier de partager l’ambiance incroyable au sommet.  Cette arrivée met un sourire à tous les coureurs qui viennent de transpirer 1h30 pour littéralement s’extraire de Mafate. Cette fois ça y est, le plus dur est fait et je visualise déjà l’arrivée au stade de la Redoute qui devient maintenant une réalité.

La descente du chemin Ratinaud est géniale. Baptiste m’avait dit qu’il fallait jouer à Indiana Jones ou Tarzan dans cette descente, ce que j’ai fait. On doit s’accrocher aux branches, sauter, glisser, se balancer quel kiff, d’autant plus que bizarrement mes jambes répondent parfaitement. Je n’ai pas eu de crampes depuis le début de la course. Je ne sais pas quel miracle est en train de se jouer mais je dévale cette portion de jungle tropicale avec l’impression qu’il pleut tellement je sue. J’ai le sourire jusqu’aux oreilles et les coureurs que je dépasse me félicitent pour ma fraîcheur apparente….mais on voit qu’ils n’ont pas l’odeur.

Dans le chemin Kala je cours un moment avec Greg mon « ami imaginaire » comme l’appellera Sandra. Greg vient de Bézier et il est en bonne voie pour réaliser un triplé « Traversée des Pyrénées – Tor des Géants – Diagonale des fous », le tout en 3 mois. On rigole bien et on invente quelques histoires au sujet des organisateurs de la Diag qui seraient en fait des satanistes qui veulent juste nous faire souffrir par tous les moyens possibles et inimaginables. A la question que je lui ai posé de savoir pourquoi il faisait du trail et pas du rugby ou de la tauromachie il m’a juste répondu : « Question de gabarit ». On passe un bon moment ensemble mais je remarque qu’il a de la peine à me suivre, spécialement quand je marche vite en montée. Du coup je le lâche et essaie de mettre un peu de rythme jusqu’à la Possession où Sandra et les enfants m’attendent. 

J’arrive à la tombée de la nuit et je suis « on fire ». Aucune douleur dans les jambes, pas de crampes et je n’ai vraiment pas l’impression d’avoir 135km derrière moi. Je me ravitaille rapidement puis je me pose avec la famille un petit moment sur un muret. A ce moment-là, j’ai envie d’en finir et d’aller boire des bières. Je vais clairement aller au bout mais si ça pouvait se faire en vitesse ça serait cool. Je n’avais pas vraiment d’idée sur mon temps de course en partant à la Réunion mais là je me dis que de faire moins de 50h ça serait assez bien psychologiquement. Je repars donc de la Possession à fond la caisse. Je slalome entre les coureurs et les voitures à la sortie de la ville et je m’engage sur le chemin des Anglais avec une énergie folle. Le début est assez pentu et compliqué à gérer car certaines portions sont en dévers mais je ne me laisse pas abattre et je dépasse de plus en plus de gens. Certaines personnes me mettent en garde pour le bien de mes chevilles mais au fond de moi je suis sûr de mes pas et je peux avancer avec un sacré rythme et en toute sécurité alors pourquoi freiner.

Je ne comprends pas très bien ce qui se passe à ce moment-là à cet endroit. En effet plusieurs phénomènes ont lieux à savoir que :

1 : Chaque pierre du chemin des Anglais dispose d’yeux, d’un nez et d’une bouche. De plus, chaque pierre me regarde lorsque je pose le pied sur elle.

2 : Ma frontale éclaire le chemin devant moi et le faisceau s’étend sur 2m de large environ ce qui n’est pas assez pour éclairer les bords du chemin car je suis constamment en plein milieu pour profiter des meilleures pierres. Comme le chemin est bordé de grosses roches rondes noires tachées de blanc j’ai sans cesse l’impression que des gens sont assis en tailleur au bord du chemin. Cool si je ne suis pas tout seul 🙂

3 : Dans ma tête je suis persuadé que je suis déjà passé par ici des centaines de fois et je connais très bien le chemin…raison de plus pour ne pas s’inquiéter.

Bref, tout va bien et en arrivant à Grande Chaloupe j’appelle Sandra pour lui annoncer que j’ai mis le turbo et qu’elle devra prendre un peu de marge pour être sûre d’arriver à temps à la Redoute 🙂

Steve a terminé la course en 42h, un sacré exploit compte tenu du fait qu’il ne s’était pas beaucoup (euphémisme) entraîné et qu’il a affiné sa préparation la semaine précédant la course avec un régime essentiellement composé de bières et de clopes. Ce dernier essaie de me calmer au téléphone et me dit que la dernière descente est compliquée et que je dois faire attention. Je le rassure en disant « oui oui » mais je sais déjà que je vais y aller comme un sauvage. J’ai l’impression d’arriver en sprint à Grande Chaloupe et j’engloutis rapidement deux verres de Cilaos et un coca avant de repartir en trombe. Je dépasse à nouveau des gens avec une facilité déconcertante et inexplicable. Je suis survolté et je cours toutes les portions possibles. La dernière partie pour arriver au Colorado passe rapidement et je parcours ces sentiers comme si je les avais parcourus régulièrement à l’entraînement. J’ai une impression de déjà vu. Je sais où poser les pieds et où accrocher mes mains pour être le plus efficace possible. Je suis finalement monté depuis Grande Chaloupe à Colorado dans les temps de certains coureurs élites, c’est assez gratifiant. 

Mes deux dernières gorgées de Cilaos, un dernier coca pour la route et un ultime canapé fromage jambon cru. Je suis fin prêt à rallier l’arrivée. Je pars dans la dernière descente à un bon rythme mais je constate que ma lampe frontale commence à faiblir. A chaque fois que je la mets à pleine puissance, cette dernière se remet automatiquement en puissance moyenne après quelques minutes. Je décide néanmoins que je ne changerai pas la batterie car je veux absolument en finir au plus vite. Je dégringole donc au milieu de ce dernier tronçon technique en éteignant régulièrement ma lampe et en la rallumant lorsque cela est possible. Encore une fois je dépasse beaucoup de coureurs et ils n’hésitent pas à s’écarter à mon arrivée en entendant que j’arrive avec une sacré vitesse derrière eux. Je sens que l’atmosphère se réchauffe au fur et à mesure que la descente nous rapproche de Saint Denis et du stade de la Redoute. 

Je parcours le dernier kilomètre derrière un réunionnais qui semble connaître le chemin. Cette fois ça serait vraiment dommage de me casser quelque chose et ma lampe ne m’éclaire plus vraiment assez pour me permettre d’y aller à fond. Une dernière marche, un dernier rocher et nous voilà sur le goudron qui longe le stade. J’entends le speaker qui anime l’aire d’arrivée et je ne sais pas vraiment pourquoi mais j’ai encore envie d’accélérer. A l’entrée du stade je croise Sandra, nos enfants, ma sœur, Laure, Marc, Elodie, Lisa, Clémence et Durim. Adèle, Norah et Timéo parcourent les 100 derniers mètres avec moi et je passerai finalement sous l’arche d’arrivée après un tout petit peu plus que 50 heures. Je suis euphorique, on s’embrasse, on se câline et je fais des bisous à tout le monde malgré le fait qu’on puisse avoir l’impression que je viens de traverser une rivière à la nage. Même Thelma acceptera de me faire un bisou à l’arrivée avant que je me douche, si c’est pas la preuve que je viens d’accomplir un bel exploit. J’ai l’impression d’avoir déjà vécu ce moment, de même que les 25 derniers kilomètres de course. Cette impression durera encore le temps de boire quelques bières après l’arrivée et cela me poursuivra même jusqu’au moment où nous avons dû attendre Sandra et la voiture à la sortie du stade. Dans la voiture j’ai encore eu quelques hallucinations, des gens au bord de la route nous ont accompagnés jusqu’à la maison où je n’ai clairement pas mis long avant de m’endormir après ma douche. 

Cette course restera gravée dans ma mémoire pour longtemps. Il s’agit de loin de l’aventure la plus folle qu’il m’ai été donné de vivre et j’ai eu de la chance de la vivre en partie aux côtés de Marc, mon binôme de toujours qui aura finalement pu rentrer à la maison vers 5h00 du matin lorsqu’Elodie a réussi à venir le chercher. Pendant toute la course j’ai reçu un grand nombre de messages d’encouragements depuis la Suisse et c’est assez fou de se dire que toutes ces personnes ont suivi la course à distance derrière leurs petits écrans pendant les 50 heures où j’ai couru. Si j’ai pu aller au bout de cet exploit c’est bien évidemment grâce au soutien inconditionnel de Sandra. Elle m’a soutenu en amont de la course mais également pendant et après. Je sais que sans elle la vie serait moins belle et je ne la remercierai jamais assez d’être à mes côtés dans les moments difficiles comme dans les bons moments, lors des courses et dans la vie de tous les jours. Ca valait bien un bisou sur France 2 ça non ? 

A la question de savoir si je souhaite refaire un jour cette course je me contenterais pour le moment de répondre qu’il faudra bien que quelqu’un se dévoue pour accompagner Marc lorsqu’il souhaitera à nouveau tenter l’aventure. 

Pour voir la vidéo d’origine sur France 2 cliquez ici

Ma sortie Strava : https://www.strava.com/activities/10129579421

Ma sortie Garmin : https://connect.garmin.com/modern/activity/12416357632

Le résultat sur livetrail avec les vidéos des passages : https://livetrail.net/histo/grandraid-reunion_2023/coureur.php?rech=1872

Le parcours sur trace de trail : https://tracedetrail.fr/en/trace/trace/207543

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